Signal a dévoilé le 11 août 2026 une nouvelle fonctionnalité de sécurité baptisée Automatic Key Verification (vérification automatique des clés), conçue pour protéger ses utilisateurs contre les attaques de type « homme du milieu » (man-in-the-middle, MITM). Le déploiement arrive dans un contexte tendu : depuis plusieurs mois, des hackers liés aux services de renseignement russes mènent des campagnes de phishing à grande échelle ciblant les utilisateurs de l'application de messagerie chiffrée.

Une alternative au vérification manuelle des safety numbers

Jusqu'à présent, Signal proposait un système de safety numbers (numéros de sécurité) permettant à deux utilisateurs de vérifier manuellement l'identité de leur interlocuteur, idéalement lors d'une rencontre en personne ou via un canal de communication secondaire de confiance. Si ce mécanisme reste l'un des plus robustes du marché, il souffre d'un défaut majeur : il est peu utilisé en pratique, car fastidieux et peu intuitif.

La nouvelle fonctionnalité d'Automatic Key Verification s'appuie sur un concept cryptographique appelé key transparency (transparence des clés). Comme l'explique Katherine Yen, ingénieure logiciel chez Signal, dans le billet de blog officiel :

« Ce système de vérifications garantit que l'association entre un numéro de téléphone ou un nom d'utilisateur et sa clé de chiffrement publique est globalement cohérente et transparente pour tous les participants à l'écosystème de Signal. Cela protège contre les scénarios où une clé est remplacée à l'insu de son propriétaire — par exemple, si une partie malveillante compromise Signal et associait une clé différente au numéro de téléphone de votre contact. »

Concrètement, l'utilisateur peut activer la fonctionnalité via Réglages > Confidentialité > Avancé > Vérification automatique des clés. Pour vérifier la clé publique d'un contact, il suffit d'ouvrir le profil du contact, de cliquer sur « Voir le numéro de sécurité », puis sur le bouton « Vérifier automatiquement ». Si la vérification aboutit, une coche verte et le message « Chiffrement vérifié » s'affichent.

Comment fonctionne la key transparency

Le système repose sur une analogie élégante, détaillée par Signal dans son blog. L'idée centrale est de maintenir un registre public immuable (ledger) qui enregistre chronologiquement chaque changement de clé associé à un identifiant (numéro de téléphone ou nom d'utilisateur). Ce registre est complété par des arbres de préfixes (index books) qui permettent une recherche efficace — en recherche dichotomique — sans avoir à parcourir l'intégralité du registre.

Trois mécanismes de vérification coopèrent :

  1. L'auto-surveillance : l'application vérifie périodiquement que les enregistrements associés à votre propre identifiant sont corrects dans le registre.
  2. La vérification par les pairs : vous pouvez vérifier l'identifiant d'un contact dans le registre, et inversement.
  3. L'audit par des tiers de confiance : Cloudflare et Trail of Bits agissent comme notaires indépendants, signant chaque page du registre pour garantir qu'il n'existe qu'une seule version cohérente des données.

Ce dernier point est crucial : sans audit tiers, un opérateur malveillant du répertoire central pourrait présenter des vues différentes du registre à différents utilisateurs (une attaque dite de split-view), rendant la vérification inopérante. Les auditeurs s'assurent que chaque édition de l'index ne diffère de la précédente que par une seule entrée, et qu'aucune page antérieure n'a été secrètement modifiée.

Signal précise que toutes les données d'utilisateurs dans le registre sont cryptographiquement masquées : les identifiants publics sont traités via une fonction aléatoire vérifiable (VRF) et les valeurs associées sont protégées par une fonction de hachage à clé. Les auditeurs n'ont donc jamais accès à des données en clair.

Une protection contre un scénario certes rare, mais critique

Signal reconnaît que l'attaque que cette fonctionnalité vise à contrer — un « Mallory in the middle » — est « très avancée et peu probable ». Elle nécessiterait soit qu'un acteur externe contourne la sécurité de grands fournisseurs cloud, soit qu'un initié privilégié cible délibérément un compte spécifique. Néanmoins, l'organisation estime que ce type de protection est nécessaire par principe, surtout pour les utilisateurs à haut risque.

Il est important de noter que la key transparency ne vérifie pas l'identité de la personne qui contrôle un numéro ou un nom d'utilisateur. Elle garantit uniquement que tous les appareils de l'écosystème Signal partagent la même vision de l'association entre un identifiant et une clé publique. Une vérification supplémentaire (par exemple, confirmer un changement de safety number via un canal secondaire) reste nécessaire pour détecter un cas où un attaquant aurait pris le contrôle total du compte de votre interlocuteur.

Une autre limite actuelle : pour vérifier automatiquement un contact, vous devez disposer de son numéro de téléphone. Si vous êtes connecté uniquement via un nom d'utilisateur sans avoir échangé de numéros, la vérification automatique n'est pas possible pour le moment.

Contexte : la pression croissante des attaques russes

Le déploiement de cette fonctionnalité intervient alors que Signal fait face à une vague d'attaques sophistiquées. En mai 2026, Signal avait déjà introduit de nouveaux messages d'avertissement et des confirmations in-app pour protéger les utilisateurs contre le phishing et l'ingénierie sociale, en réponse à des attaques attribuées à des hackers parrainés par l'État russe.

Ces attaques, documentées par le FBI, les autorités allemandes et le gouvernement néerlandais, exploitaient la fonctionnalité Linked Device (appareil lié) de Signal. Les attaquants, se faisant passer pour le « Signal Support », envoyaient de faux messages d'alerte incitant les cibles à lier un appareil contrôlé par les hackers, donnant ainsi accès aux conversations et aux listes de contacts.

Fin juin 2026, le FBI et la CISA ont publié une mise à jour d'alerte révélant que les tactiques avaient évolué : les attaquants tentaient désormais de voler les Backup Recovery Keys (clés de récupération de sauvegarde) des utilisateurs. En se faisant passer pour le support Signal et en invoquant une prétendue « vérification à deux facteurs obligatoire », les hackers incitaient les victimes à activer les sauvegardes, puis à copier-coller leur clé de récupération dans un message — permettant aux attaquants de restaurer l'historique des conversations sur leurs propres appareils.

Peu après, le département d'État américain a annoncé des récompenses allant jusqu'à 10 millions de dollars pour toute information permettant d'identifier ou de localiser les membres des groupes UNC5792 et UNC4221, liés respectivement au FSB (services de sécurité russes) et aux services militaires russes. Selon le gouvernement américain, des milliers de comptes individuels d'applications de messagerie ont été compromis par ces campagnes.

Les cibles typiques incluent des responsables gouvernementaux américains et de l'OTAN, du personnel diplomatique, militaire et du renseignement, des analystes politiques, des journalistes couvrant la Russie et l'Ukraine, des ONG soutenant l'Ukraine, et des chercheurs en sécurité et en affaires russes.

Un complément, pas un remplacement

Signal tient à rassurer : l'Automatic Key Verification ne remplace pas le système existant de safety numbers. Les utilisateurs qui préfèrent ne pas dépendre de Signal ni des auditeurs indépendants peuvent désactiver la vérification automatique dans les paramètres de confidentialité et continuer à utiliser la vérification manuelle.

La key transparency s'inscrit dans une démarche plus large d'amélioration de l'utilisabilité de la sécurité. Comme le souligne Signal : « La transparence des clés offre un moyen facile à utiliser pour confirmer une partie importante de la sécurité de la messagerie, en complétant notre système existant de numéros de sécurité. »

Le code source du serveur de transparence des clés est open source, implémenté à partir d'une version antérieure du protocole de key transparency de l'IETF, avec des ajustements spécifiques aux besoins de Signal.

Ce qu'il faut retenir

  • Automatic Key Verification est désormais disponible dans Signal, activable dans Réglages > Confidentialité > Avancé.
  • Elle repose sur un système de transparence des clés audité par Cloudflare et Trail of Bits.
  • Elle protège contre les attaques de l'homme du milieu où une clé de chiffrement serait substituée à l'insu de l'utilisateur.
  • Elle complète mais ne remplace pas la vérification manuelle des safety numbers.
  • Son déploiement fait écho à l'intensification des attaques de phishing russes (UNC5792, UNC4221) ciblant les utilisateurs de Signal, notamment via le vol de clés de récupération de sauvegarde.
  • Une limite : la vérification automatique d'un contact nécessite de disposer de son numéro de téléphone.